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Souvenances d’un enfant réfugié à Romillé (1940-1944)

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Ce fut le 17 juin 1940 qu’à l’âge de 5 ans, je découvris Romillé. Un épouvantable bombardement allemand fit exploser à Rennes un train de munitions, tua des milliers de personnes …et ravagea notre maison. Matelas sur le toit, lessiveuses sur les ailes, nos deux voitures bourrées de cousins réfugiés du Nord arrivèrent l’après-midi à l’Hôtellerie (route de Montfort) où nous nous entassâmes dans deux petites pièces louées par notre grand père pour y mettre à l’abri les archives de son étude du Nord. Personne n’imaginait alors la Bretagne menacée ! Pour nous enfants, ce furent dix jours de vacances dans une campagne magnifique. Mais c’est à la boucherie Vilboux (derrière l’église), pur hasard, que ma mère entendit la (re)diffusion de la demande d’armistice du Maréchal Pétain, puis l’appel de de Gaulle. Ces deux discours contradictoires l’avaient laissée absolument désorientée. Au bout de 10 jours, on reprit les voitures qui avaient été cachées sous des fagots de la ferme Barbier et nous rentrâmes à Rennes dans une maison sans vitres ni cloisons et toujours sans nouvelles de mon père. Ce fut au printemps 1943 qu’après de terribles bombardements alliés, mon père rentré de captivité décida notre évacuation à Romillé où le recteur, l’abbé Panaget nous offrit l’hospitalité dans une grande pièce sans confort de son immense presbytère. Exil bienheureux en ces temps troublés, les tickets de pain et de viande sont quasi inconnus, les cultivateurs nous fournissent lait et beurre. Comme les allemands ont réquisitionnés les écoles, je vais en classe dans une grange désaffectée au sol en terre battue, près du Bignon, éclairée par une seule petite fenêtre. M. Thézé, l’instituteur, y tient sous sa férule une classe de 70 élèves ! Cela n’empêche pas beaucoup de camaraderie et aussi de travail. Mon père part en bicyclette chaque semaine au lycée replié à Lalleu et s’arrête au retour à Rennes où il rencontre tous ceux qui préparent la mise en place de la future administration de la Libération. Les papiers compromettants sont enterrés dans une caisse en chêne confectionnée par J. Massot, le menuisier, sous des fagots dans le poulailler en torchis du Recteur ! Vient le débarquement du 6 juin 1944, les classes sont suspendues, l’électricité est coupée, plus de TSF et des bobards invraisemblables pendant deux mois, dans la longue attente des Américains. Je me souviens d’un combat aérien spectaculaire fin juillet, le mitraillage de parachutistes, la chute d’un avion sur une ferme qui prend feu, le tocsin et la sortie pour porter de secours de dizaines de vélos cachés des allemands … Mais l’un des jours les plus marquants de ma vie, ce fut l’entrée triomphale par la route de Langan, en fin de matinée du 3 juillet, d’une colonne de l’armée Patton, aux véhicules aux formes inconnues (des « jeeps ») couverts d’un voile rouge, signal de reconnaissance pour l’aviation. Les cloches sonnent à toute volée, les jeunes et décontractés G.I. distribuent chocolat et cigarettes ; une famille de pêcheurs réfugiés, les Grossin, sortit alors son grand pavois sur la place de l’église et ce fut du délire. Beaucoup de réfugiés, parmi les centaines qu’accueillit Romillé en cet été 1944, ont d’autres souvenirs ; mais je voudrais dire que chaque fois que je suis revenu comme député ou sénateur à Romillé, je n’ai jamais pu ne pas rappeler le formidable élan de solidarité et le sens de l’hospitalité que sut manifester un village alors formé de paysans et d’artisans à l’endroit des citadins fuyant les villes bombardées.